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Articles Le mouvement ouvrier en Suisse jusqu’en 1918
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Cet article est le compte rendu de la seconde des deux conférences présentées à la Maison Tavel de Genève le 25 avril 2010

Vous pouvez retrouvez le second article en cliquant ici

Le mouvement ouvrier en Suisse jusqu’en 1918

Par Marianne Halle

Cette présentation se divisera essentiellement en quatre parties. Une première tentera de faire le point sur la situation du mouvement ouvrier helvétique en 1902. Ensuite, nous analyserons la position du mouvement rapport à la problématique de la grève. Puis nous esquisserons brièvement l’évolution du mouvement ouvrier entre le tournant du siècle et la fin de la Première Guerre mondiale. Enfin, nous nous attarderons un peu sur la grève générale 1918 et ses suites, ainsi que sur sa place dans les mémoires.
1. Le mouvement ouvrier en 1902
Ce qui se joue lors d’une grève telle que celle de 1902 se joue sur plusieurs plans, sociaux, politiques, économiques. Pour situer le mouvement ouvrier en Suisse au moment de la grève et parler de son évolution, il faut distinguer les diverses facettes de son organisation : sur le plan des rapports de travail d’abord, avec les syndicats et les corporations ; sur le plan politique ensuite, avec les partis cantonaux et nationaux ; et sur le plan de la vie quotidienne enfin, avec les coopératives, mutuelles et associations ouvrières.
Je me concentrerai principalement sur les deux premiers aspects, non seulement parce que le troisième n’entre pas vraiment dans mon domaine de recherche, mais aussi parce que, plus généralement, cet aspect est relativement mal connu des historiens.
En Suisse, les premières formes d’organisation des rapports de travail ont été comme ailleurs en Europe les corporations. À la différence des syndicats tels que nous les connaissons aujourd’hui, ces dernières sont des organisations ‘verticales’ : patrons, artisans, apprentis, et ouvriers d’un même corps de métier font partie de la même structure, qui règle les salaires, les questions de formation professionnelle, et les conflits de travail. Mais cette organisation hiérarchique ne permet pas aux ouvriers de défendre leurs intérêts de manière très efficace. Au cours du XIXe siècle, ces corporations disparaissent progressivement, et laissent dans un premier temps un vide au niveau des règles du marché du travail, qui mène à une paupérisation parfois importante de la classe ouvrière. Il faut signaler ici que le processus d’industrialisation, tel qu’il s’est développé en Suisse, ne favorise pas l’émergence d’un mouvement ouvrier organisé. L’industrialisation s’est faite de façon très progressive en Suisse, et n’a pas donné naissance à de grands centres industriels : en partie à cause de contraintes géographiques, elle a plutôt donné naissance à de petites unités de production, qui restent longtemps familiales, et qui sont concentrées le long des cours d’eau. Les usines, lieu privilégié pour la formation d’un véritable mouvement ouvrier organisé, ne deviennent courantes que dans les années 1870, et encore, elles ne sont importantes que dans des régions limitées du pays. Enfin, le système fédéral implique que de grandes différences de pratique subsistent sur les lieux de travail : selon les cantons, qui maintiennent une forte autonomie en la matière, les règles sur le marché du travail peuvent être très diverses, ce qui met un frein à l’unité des ouvriers. Néanmoins, dès le milieu du siècle, les premiers véritables syndicats commencent à apparaître. Le premier syndicat national est celui des typographes, créé en 1858, et suivi d’autres syndicats pour d’autres corps de métier. Des signes d’un mouvement syndical organisé se font également jour dans le cadre des Internationales ouvrières. En effet, tant dans la première Internationale – fondée en 1864 – que dans la seconde – fondée en 1889, la Suisse est relativement bien représentée, maintient des liens étroits avec ses pairs en Europe et participe activement au mouvement. Par ailleurs, les liens avec le mouvement ouvrier international se font également à l’intérieur des frontières : la forte présence d’ouvriers étrangers, notamment allemands (artisans et ouvriers en métallurgie) et italiens (dans la construction et les fabriques), influence les syndicats en Suisse. Ces ouvriers emmènent avec eux leurs formes d’organisation, leurs idées politiques et jouent un rôle considérable dans l’évolution du mouvement ouvrier helvétique. Sur le plan national, un grand pas en avant est franchi en 1880, avec la création de l’Union syndicale suisse (USS). Celle-ci permet de centraliser les revendications syndicales des différents cantons, et de  mieux les relayer sur le plan politique. Par ailleurs, on assiste dès la dernière décennie du XIXe siècle à un mouvement de concentration : les syndicats se regroupent par branche ou par secteur, plutôt que de rester différenciés par corps de métier, ce qui augmente leur force et leur capacité de mener des actions unitaires. Enfin, il faut mentionner également l’existence des unions ouvrières, qui regroupent des syndicats, des organisations politiques, et des associations ouvrières dans un même lieu. Ces unions ouvrières jouent un rôle très important jusqu’à la Première Guerre mondiale : en 1908 par exemple, elles comptent plus de 90'000 membres, répartis en 60 lieux dans toute la Suisse.
Pour ce qui est de l’organisation du mouvement ouvrier sur le plan politique, ici encore, le retard relatif de la Suisse en la matière peut être imputé en partie au processus d’industrialisation. Car si ce dernier n’était pas favorable à la création d’un mouvement syndical fort, il ne l’était pas non plus à l’émergence d’un parti politique national pour défendre les intérêts de la classe ouvrière. En plus des facteurs mentionnés plus haut, la structure politique en Suisse a joué un rôle important. En effet, les radicaux, grands vainqueurs de la guerre du Sonderbund et fondateurs de la Suisse moderne, représentaient à l’origine le parti du progrès face à l’ancienne oligarchie. Et si, en Suisse alémanique, les liens des radicaux avec les grands barons de l’industrie les ont peu à peu décrédibilisés auprès de la classe ouvrière, c’était moins le cas en Suisse romande. Les radicaux, qui tiennent fermement en main le pouvoir, y conservent la loyauté d’une grande partie de la classe ouvrière. Les premiers candidats ouvriers à être élus le sont d’ailleurs sur des listes radicales, comme c’est le cas au Grand Conseil de Genève en 1887, même s’il reste très difficile pour eux de mettre en œuvre un programme ouvrier une fois élus. Mais peu à peu, les radicaux entreprennent un virage à droite, qui se concrétise dans le dernier quart du XIXe siècle. L’apaisement des tensions avec leurs anciens ennemis de la guerre du Sonderbund, les catholiques conservateurs, en est l’un des signes : l’entrée de Joseph Zemp au Conseil fédéral en 1891 vient consacrer cette paix retrouvée. Dès lors, il devient vital pour le mouvement ouvrier de se doter d’une représentation politique propre. Ce sera le cas avec la création, après plusieurs tentatives avortées, du Parti socialiste suisse (PSS) en 1888. Il faudra du temps avant que le parti socialiste ne devienne une véritable force politique sur le plan national, mais désormais, la classe ouvrière peut au moins compter sur un parti dont l’objectif est de défendre ses intérêts. La création d’un parti socialiste en Suisse ne signifie cependant pas, loin de là, que toutes les composantes du mouvement ouvrier helvétique tirent à la même corde. En effet, sans entrer dans le détail des divers courants qui s’opposent au sein du mouvement, notons simplement que de nombreuses divergences subsistent entre le camp plutôt social-démocrate, réformiste, et un courant plus extrémiste, d’obédience révolutionnaire ou encore anarchiste et libertaire. Les sections cantonales du parti socialiste remplacent progressivement les partis ouvriers locaux, mais continuent de refléter cette diversité, ce qui rend parfois plus complexe la mise en œuvre d’un programme unitaire au niveau national.
Mentionnons enfin le rôle très important joué par les sociétés ouvrières. L’une des plus anciennes, et l’une des plus importantes sur le plan national, la société du Grütli, fut d’ailleurs fondée à Genève, en 1838. Si cette dernière n’émane pas à proprement parler des milieux ouvriers, et n’a pas à l’origine d’ambitions politiques, elle a indéniablement contribué à l’unification du mouvement sur le plan national. Dès le milieu du XIXe siècle, elle joue un rôle de porte-parole, et de relai pour porter au niveau national les revendications ouvrières. Elle a également encouragé l’émancipation du mouvement, notamment au travers de programmes d’éducation, et d’assurance. De fait, les associations ouvrières, tout comme les syndicats, ont longtemps pallié le retard de la mise en place d’un état social digne de ce nom en Suisse : les coopératives alimentaires, les mutuelles d’assurance, et autres associations culturelles et sportives sont autant d’institutions qui permettent aux ouvriers dans le besoin d’améliorer leur sort dans les moments les plus difficiles. Signalons enfin que la société du Grütli, de tendance réformiste et modérée, fusionne avec le Parti socialiste lors de ce qu’on appelle couramment les ‘noces de Soleure’, en 1901.
Au moment où éclate la grève de 1902, le mouvement ouvrier suisse n’est certes plus dans sa petite enfance, mais il n’est pas encore entré dans l’âge adulte. Notamment sur le plan politique, le Parti socialiste est encore un parti qui se cherche, entre tensions internes et difficulté de s’imposer sur la scène nationale.
2. Position du mouvement par rapport à la grève
L’un des moyens d’évaluer l’évolution et la force du mouvement ouvrier, c’est d’analyser sa capacité de mobilisation, notamment lors de grèves. Il faut d’abord distinguer deux types de grèves, qui s’entremêlent souvent dans la réalité : la grève dans le cadre de conflits directement liés au travail (revendications salariales, horaires, etc.), dans laquelle les ouvriers d’une entreprise cessent le travail pour mettre une pression sur leur employeur ; et la grève dite ‘politique’, liée à des revendications plus générales du mouvement ouvrier (assurances sociales, répression policière, ou autre sujet de politique générale). Dans ce deuxième cas, l’objectif est de mobiliser le plus largement possible, au-delà même des classes ouvrières, dans le but de faire une démonstration de force. L’utilisation de ce type de grève comme moyen de pression n’est pas toujours allé de soi en Suisse. Pour de nombreux réformistes modérés par exemple, si ce type de grève peut se justifier dans le cadre d’autres régimes politiques, notamment dictatoriaux, la Suisse offre à ses citoyens les instruments suffisants pour exprimer leurs revendications par des moyens démocratiques. Il est vrai qu’en Suisse, la possibilité pour tout un chacun – du moins en théorie – de lancer une initiative ou de combattre une loi par un référendum, rend moins légitime des actions comme une grève générale. Cet état de fait a posé de nombreux problèmes au mouvement ouvrier suisse, auquel ses opposants ont souvent reproché le recours à des procédés qu’ils qualifiaient d’anti-démocratiques. L’idée de lancer en Suisse une grève générale par exemple, de paralyser l’économie nationale afin de forcer le pouvoir à se plier aux exigences de la classe ouvrière, a fait l’objet de nombreux débats et publications, tant au sein du parti socialiste que dans les syndicats.
Sans aller jusqu’à la grève générale politique pourtant, même les grèves plus mineures font l’objet d’intenses controverses. D’une part, on s’interroge sur les moyens à mettre en œuvre pour venir en aide aux grévistes et à leur famille, ces derniers étant évidemment privés de revenu pendant la durée du conflit, si ce n’est à plus long terme suite à des licenciements : qui doit prendre en charge cette aide, les syndicats, les partis, les caisses mutuelles d’assurance ? De l’autre, la question de l’utilisation de l’armée divise profondément la classe ouvrière. Alors que le nombre de grèves, de même que leur intensité, augmente au cours de la période, il est fréquent que l’État, comme ce fut le cas à Genève en 1902, fasse intervenir l’armée pour maintenir l’ordre, voire pour briser le mouvement de grève. Pour donner un ordre de grandeur, entre 1880 et 1914, ce sera le cas près de 40 fois. Or, la Suisse ayant une armée de milice, il n’est pas rare que des ouvriers soient appelés à servir dans ce type de cas, et par conséquent à intervenir contre leurs collègues. Les moyens pratiques de s’opposer à cet état de fait sont problématiques pour le mouvement ouvrier. Lors des congrès du Parti socialiste suisse du début du siècle par exemple, la question de l’armée est systématiquement à l’ordre du jour, ce qui montre que la solution n’est pas aisée. Ses dirigeants sont tiraillés entre la crainte de se laisser déborder par les éléments moins conciliants (anarchistes et autres social-révolutionnaire) et la volonté de se positionner en tant que force politique crédible sur le plan national. Mais à mesure que les interventions de l’armée lors les grèves et boycotts, et les violences qui s’ensuivent, se multiplient, la position ambiguë des dirigeants du Parti se voit confrontée à la demande d’une position claire de la part de la base, notamment syndicale. Ainsi, les résolutions adoptées lors du congrès 1906 demandent explicitement aux partisans du socialisme de refuser de servir en cas de grève. Cette position implique une fois encore de mettre en place une caisse de secours, destinée à venir en aide aux ouvriers réfractaires et à leur famille. Mais sur le plan politique, elle implique surtout de se mettre à dos toute une partie de la classe politique et de la population, qui peine à comprendre ce que beaucoup voient comme un manque de patriotisme.
La Grève générale de 1912 à Zurich a été l’occasion pour la gauche de prendre position sur cette question. L’action avait commencé par une grève de travail des plâtriers et des peintres, suivie d’une grève des serruriers. Pour protester contre l’arrivée de briseurs de grève recrutés à l’étranger, l’Union ouvrière de Zurich décide d’entamer une grève générale de solidarité par ailleurs très bien suivie. Malgré ce succès relatif, un questionnaire envoyé aux diverses organisations concernées va donner lieu à une déclaration commune du PSS et de l’USS en 1913, qui stipule que la grève générale de type politique n’est pas recommandable en Suisse, et qu’il faut privilégier le combat aux niveaux politique et économique par une meilleure représentation et organisation des ouvriers syndiqués.
3. Evolution du mouvement 1902-1918
Laissons un instant de côté la question de la grève pour revenir à l’évolution du mouvement ouvrier. Dans le premier quart du XXe siècle, les tensions entre le mouvement ouvrier et les milieux bourgeois, tant sur le plan économique que politique, ne cessent de croitre. Les grèves, nous l’avons dit, se multiplient et connaissent souvent une issue violente. Sur le plan politique, les positions des uns et des autres se polarisent. Les radicaux au pouvoir continuent le virage à droite entamé au siècle précédent et profitent de l’alliance avec les catholiques conservateurs pour renforcer leur lutte contre le nouvel ennemi intérieur, à savoir le danger ‘rouge’. De son côté, le PSS voit le nombre de ses membres augmenter de façon relativement lente, mais constante. Malgré des divisions internes parfois intenses, il renforce également sa présence dans les parlements, tant au niveau des cantons que sur le plan national. Par ailleurs, il maintient aussi des liens relativement étroits avec le mouvement ouvrier international, notamment au sein de la IIe Internationale. Là aussi, le mouvement est divisé. D’un côté, il y a un fort courant antimilitariste, pacifiste et réformiste, dont le PSS fait partie ; de l’autre, une aile plus extrémiste, représentée notamment par Lénine, prône la révolution mondiale et l’installation de la dictature du prolétariat. Malgré ces divisions, dans le contexte des tensions aigües entre les États-nation européens, l’Internationale promet à plusieurs reprises que les socialistes resteront unis par-delà les frontières même si la guerre venait à éclater.
Mais en 1914, les vœux pieux de la IIe Internationale s’écroulent, alors que les partis socialistes, dont le PSS, se rallient dans leur grande majorité à l’Union sacrée et se rangent derrière leurs gouvernements respectifs. Si le mouvement mettra un certain temps à renaître de ses cendres sur le plan international, en Suisse, la trêve entre mouvement ouvrier et partis bourgeois au pouvoir est finalement de très courte durée. En effet, les conditions de vie de la classe ouvrière connaissent une dégradation massive : en moins d’un an, le prix du blé augmente de ¾, alors que les salaires connaissent une baisse de 25 à 50%. Par ailleurs, la planification du ravitaillement pour la guerre a été très mal faite, ce qui mène à de graves pénuries de vivres. De plus, les paysans, soutenus par les partis bourgeois qui les voient comme un dernier rempart contre la montée du socialisme, sont perçus comme étant des nantis ; les patrons, dont certains engrangent de très gros bénéfices en fournissant les deux côtés du conflit, sont taxés de profiteurs de guerre. Tous ces éléments contribuent à polariser les positions : la tension entre le monde ouvrier et la classe dirigeante augmente fortement. Mais surtout, cela favorise l’essor d’une aile beaucoup moins modérée de la gauche en Suisse que celle des anciens dirigeants. Cette radicalisation mène notamment au divorce entre la Société du Grütli, fidèle à sa ligne réformiste et modérée, et le PSS. Plusieurs grèves de protestation contre le coût de la vie (qui subit encore une forte augmentation au cours de l’année 1918) et pour une amélioration des conditions de travail ont lieu pendant la guerre, dont certaines rassemblent des foules impressionnantes.
Face à cette situation, le mouvement ouvrier s’organise et se renforce. Le PSS par exemple, double le nombre de ses membres entre 1915 et 1920. Par ailleurs, une nouvelle structure, connue sous le nom de Comité d’Olten, apparaît en 1918. Créé pour réunir les différentes composantes du mouvement ouvrier (parti et syndicats) sous une direction unifiée, le Comité d’Olten devient rapidement un acteur important, notamment en menant des négociations avec le gouvernement sur les conditions de vie et de travail de la classe ouvrière.
4. La Grève générale de 1918 et sa place dans les mémoires
Mais malgré ces tentatives d’apaisement, l’affrontement s’avère inéluctable. En effet, dans ce contexte extrêmement tendu, alors que les partisans de la gauche radicale à Zurich prévoient un rassemblement pour fêter le premier anniversaire de la Révolution russe, les autorités l’interdisent, prenant comme prétexte les problèmes sanitaires dus à la grippe espagnole. Cette interdiction soulève bien évidemment l’indignation de la gauche. Craignant des troubles autour de cet événement, les autorités implorent le Conseil fédéral d’envoyer à Zurich des troupes supplémentaires pour maintenir l’ordre. Le Comité d’Olten décide alors de lancer une grève pour protester contre la provocation que représente à leurs yeux la levée des troupes. Cette grève, prévue le 9 novembre 1918, ne devait durer à l’origine que 24 heures. Mais au vu du succès qu’elle remporte, puisque la ville de Zurich est pour ainsi dire paralysée, et que plusieurs autres villes de Suisse alémanique participent fortement, l’Union des travailleurs de Zurich – contre l’avis du Comité d’Olten – appelle à continuer le mouvement jusqu’à ce que les troupes aient quitté la ville. Dès lors, et malgré l’interdiction de tout rassemblement public, plus de 7000 personnes se retrouvent sur la Münsterplatz à Zurich le 10 novembre. Là, l’armée tire (en l’air ou par terre) pour disperser la foule : un soldat est tué et plusieurs personnes blessées par les ricochets. A partir de là, tout s’emballe : la population et l’union des travailleurs sont avertis que troupe fera feu sur ceux qui s’opposent à elle. Suite à l’échec de négociations de dernière minute avec le Conseil fédéral, le comité d’Olten, pris entre les craintes de débordements, et la volonté de s’affirmer en tant que leader incontesté du mouvement ouvrier, lance un appel à la grève générale, nationale et illimitée à partir du 11 novembre. Ses revendications sont très diverses, et dépassent largement le cadre de la grève, puisqu’elles concernent notamment la mise en place d’une assurance vieillesse, d’un monopole d’état sur les importations et exportations, ou encore l’introduction du suffrage féminin. La grève sera très bien suivie en Suisse alémanique, et un peu moins en Suisse romande. Au final, ce sont tout de même près de 250'000 personnes qui se mettent en grève. Mais malgré cette démonstration de force, le gouvernement fédéral se montre intraitable.  Le Comité d’Olten se voit donc dans l’obligation de décider une capitulation sans réserve, censée prendre effet dans la nuit du 14 au 15 novembre à minuit. Cette reculade est très mal comprise par une frange des grévistes. Le Volksrecht de Zurich titre d’ailleurs « C’est à hurler ! » le lendemain de la capitulation. Enfin, c’est alors que la fin de la grève a déjà été décidée que des incidents ont lieu à Granges (SO) : le 14 dans l’après-midi, l’armée ouvre le feu et tire sur la foule qui cherchait à empêcher la reprise du service des trains. Cette intervention musclée fait 3 morts, tous des jeunes, et plusieurs blessés.
Cette échec ne doit cependant pas masquer l’importance de l’événement, et les quelques conséquences positives pour le mouvement ouvrier. Par exemple, lors des élections parlementaires qui ont lieu pour la première fois sur le mode de la proportionnelle en 1919, le Parti socialiste double son nombre de sièges au parlement fédéral, ce qui lui donne une représentation politique plus en accord avec sa force électorale, mais aussi la possibilité d’avoir pour la première fois une réelle influence sur le processus législatif helvétique. Une autre demande du mouvement rapidement satisfaite est celle de la réduction du temps de travail à 48 heures hebdomadaires, acceptée par le patronat dans la mesure où elle semblait être à même d’apaiser rapidement la situation. En outre, la gauche connaît quelques succès dans la lutte pour l’augmentation des salaires.
En guise de conclusion, attardons-nous un instant sur les traces que cette grève générale a laissé dans l’histoire. Dans un premier temps, l’historiographie dominante est calquée sur la  rhétorique employée par les autorités fédérale lors de la grève. Selon cette version des faits, la grève générale, à l’instar de tous les mouvements sociaux du même type, est considérée comme un phénomène entièrement exogène, contraire aux traditions suisses et au caractère démocratique de la population. Dès lors, ce type d’action ne peut être vu que comme une importation pilotée de l’étranger. Au vu du contexte, et de la proximité temporelle avec la révolution bolchévique, l’historiographie officielle – appuyée par un puissant lobby anticommuniste – réussit à imposer rapidement l’idée que la Suisse à échapper de très peu à une révolution bolchévique, voire à une invasion soviétique. Il faudra attendre 1968 pour voir émerger une historiographie différente de ces événements. Cette nouvelle vision rend légitime la lutte du mouvement ouvrier, notamment en insistant sur la mauvaise gestion du ravitaillement par Conseil fédéral pendant la guerre et sur les conditions de vie dramatiques de la classe ouvrière. Par ailleurs, le Comité d’Olten est dépeint non plus comme un « soviet », mais comme une organisation qui a été prise en otage, qui voulait le processus démocratique, et qui à cause des provocations de l’extrême gauche zurichoise et surtout de l’armée, s’est retrouvée embarquée dans une grève qu’elle ne voulait pas vraiment, et qui lui a échappé. Enfin ce n’est qu’à partir des années 1980 qu’on réexamine l’événement avec calme et distance. De fait, si tout ou presque a été dit sur la succession des événements, on cherche désormais à inscrire les événements dans la longue durée de l’histoire de la Confédération, par exemple en faisant de la Grève générale le début d’une contre-révolution bourgeoise, un tournant de la Suisse vers un conservatisme dur et un anticommunisme farouche. Par ailleurs, on cherche aussi à en évaluer les conséquences à long terme sur le mouvement ouvrier, et sur le développement de la politique sociale en Suisse.
Mais si les historiens continuent d’étudier et d’analyser ces événements, force est de constater qu’ils n’occupent qu’une place très limitée dans les consciences du grand public. Dès lors, on peut s’interroger sur les causes de cet oubli relatif. J’aimerais offrir ici quelques hypothèses : pour le mouvement ouvrier lui-même dune part, l’issue peu reluisante du conflit la rend difficile à utiliser comme moment de référence fort. Ne sachant très bien que faire d’un tel événement, on préfère peut-être le laisser de côté. Pour le camp bourgeois de l'autre, après une période d’instrumentalisation intense pour discréditer la gauche, l'événement perd progressivement de son utilité. En effet, dès 1943, le Parti socialiste entre pour la première fois au Conseil fédéral. Dès lors, pour la droite, le rappel fréquent de la Grève générale pour diaboliser la gauche n’est plus ni nécessaire ni souhaitable. L’intérêt est désormais plutôt d'intégrer les anciens opposants et de solidifier la nouvelle configuration politique. Or  cette intégration implique le gommage des spécificités des mémoires collectives minoritaires. En outre, après la Seconde Guerre mondiale et l’intégration de la gauche modérée au sein des hautes sphères décisionnelles, la Suisse officielle s’attelle à maintenir d’autres groupes en-dehors des cercles de décision politique, notamment les femmes et les étrangers. Enfin, la raison qui explique probablement plus que toute autre la disparition des mémoires de la Grève générale et d’autres mouvements sociaux du même type, c'est la disparition de la classe ouvrière helvétique elle-même : depuis les Trente glorieuses, la seule classe véritablement ouvrière de ce pays, pour autant qu'elle existe encore et qu’elle soit comparable à celle de la première moitié du XXe siècle, est essentiellement étrangère. En définitive, et presque par provocation, on pourrait dire que la disparition d’une mémoire ouvrière spécifique, qui intègre des moments forts comme 1902 ou la Grève générale de 1918, est une conséquence de l’intégration de la gauche majoritaire et modérée dans la mémoire nationale officielle.

Marianne Halle, Maison Tavel, 25 avril 2010

 

Bibliographie sommaire en français

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Marc Vuilleumier (dir.). La Grève générale de 1918 en Suisse, Genève Éditions Grounauer, 1977.

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