Autour de la grève générale genevoise de 1902 PDF Imprimer Envoyer

Cet article est le compte rendu de la première des deux conférences présentées à la Maison Tavel de Genève le 25 avril 2010

Vous pouvez retrouvez le second article en cliquant ici

Autour de la grève générale genevoise de 1902

Par Charles Heimberg

 

Il y a un peu plus de cent ans, entre les 9 et 11 octobre 1902, Genève a connu une grève générale. Cet épisode est largement tombé dans l’oubli pour au moins deux raisons. D’abord, le poids insuffisant du travail d’histoire et de mémoire au sein de la gauche, du mouvement ouvrier et syndical. Mais aussi l’éloignement relatif de cette période d’avant la Première Guerre mondiale pour laquelle il n’y a plus de témoins directs, qui ne fait donc plus l’objet d’une mémoire biographique ou communicative.


À l’origine de ce mouvement de l’automne 1902, une grève des tramelots pour de meilleurs salaires avait éclaté fin août parce que Bradford, l’administrateur américain de la Compagnie des tramways, avait cru bon de licencier 44 travailleurs chevronnés  après avoir été mis devant l’obligation d’appliquer un arbitrage de l’État sur les salaires. Par ce geste provocateur, il pouvait donc engager de jeunes employés avec des salaires plus bas. Et sans doute aussi casser l’unité et la masse de tous ceux qui lui avaient réclamé des salaires plus décents. Finalement, après deux mouvements de grève des tramelots, c’est la classe ouvrière genevoise tout entière qui se mobilise massivement avec eux en lançant une grève générale de solidarité. C’est ainsi que 15’000 grévistes affrontent 2’500 soldats dans une atmosphère de grande violence et d’intimidation. Des soldats à cheval chargent sabre au poing les attroupements de grévistes et d’employés de la CGTE et l’on frôle véritablement la catastrophe.


Sur le plan politique, la gauche était représentée au Grand Conseil, depuis 1892, date de l’introduction du scrutin proportionnel cantonal, par le Parti ouvrier-socialiste. Elle avait même réussi à faire élire un conseiller d’État, Fritz Thiébaud, sur une liste radicale puisque ce scrutin était majoritaire. Les syndicats étaient majoritairement organisés par chambres de métiers au sein de la Fédération des Sociétés ouvrières. Ils se battaient pour de meilleurs tarifs, c’est-à-dire de meilleurs salaires-horaire, mais ils s’étaient violemment opposés au conseiller d’État Thiébaud à propos d’une loi sur les conflits collectifs qui avait justement produit l’arbitrage susmentionné. En effet, ils défendaient plus volontiers le principe de l’action directe et le recours à la grève dans une perspective révolutionnaire. Ajoutons que leur faible sensibilité à la nécessité du travail parlementaire découlait aussi du fait qu’ils regroupaient en grand nombre des ouvriers étrangers, français ou italiens pour la plupart, qui n’étaient absolument pas intégrés dans la société suisse et son système politique. Cela dit, la loi sur les conflits collectifs a aussi provoqué des remous, et une petite et éphémère scission « socialiste-démocrate », au sein même des socialistes.


À l’époque, dans cette agglomération genevoise récemment industrialisée, et en pleine expansion urbaine, les transports publics sont le garant d’une mobilité aussi nouvelle qu’appréciée ; ils sont aussi particulièrement visibles dans l’espace urbain. La Compagnie genevoise des Tramways électriques, « Madame Sans-Gêne » comme on l’appelle alors dans le monde ouvrier, est contrôlée par des capitaux américains. La solidarité avec les tramelots a donc aussi une dimension de défense de l’identité locale. Du côté de ces tramelots, on avait défilé par centaines dans les rues de Genève le 31 août. Toutefois, un mois plus tard, la relance de la grève se révèle moins efficace et l’on ne parvient pas à faire réintégrer les licenciés. La direction du mouvement avait est par le syndicaliste Octave Gonvers, l’avocat radical Moosbrugger ayant renoncé à défendre les tramelots dans cette nouvelle phase de la lutte. Mais cette fois, les employés licenciés sont ouvertement qualifiés de meneurs. Les tramelots se trouvent donc dans une impasse et ne parviennent pas à faire réintégrer ces collègues. D’immenses affiches syndicales avertissent alors le public du « danger qu’il y a à se faire transporter par les voitures de la CGTE. Par suite de la grève de ses employés, la Compagnie n’a pas craint de confier la direction des dites voitures à des hommes inexpérimentés et incapables ». En réalité, la population ouvrière se montre particulièrement hostile à ces tramways conduits par des « jaunes » dont on affirme en plus que leur paye a été doublée. Et les incidents se multiplient dans les rues. Une assemblée de protestation réunit 5’000 personnes au Bâtiment électoral et l’on se met à discuter ouvertement d’une grève générale de solidarité à l’échelle de toute la place genevoise. Ce qui est finalement décidé pour le jeudi 9 octobre 1902.


Nus l’avons dit, cette grève marque l’échec de la loi sur les conflits collectifs, c’est-à-dire d’une loi qui veut précisément imposer l’arbitrage de l’État dans les conflits sociaux afin d’empêcher les grèves. Elle va aussi symboliser les limites de la participation minoritaire d’un socialiste au Conseil d’État puisque cette loi avait été concoctée, entre autres, par Fritz Thiébaud., un socialiste élu au Conseil d’État sur une liste radicale qui ne sera pas réélu en 1903. L’attitude des autorités est par ailleurs très déterminée, une affiche du gouvernement genevois invitant d’emblée « tous les citoyens soucieux du bon renom de notre ville à s’abstenir de stationner sur les rues et places devenues le théâtre de ces troubles. Ceux qui ne tiendront pas compte de ces recommandations ne devront s’en prendre qu’à eux-mêmes des événements qui pourraient leur survenir ». Les menaces sont à peine voilées.


Elles ne sont toutefois guère efficaces. Le peuple genevois et les grévistes ne se laissent pas impressionner et, tout au contraire, chantent sur l’air de « Meunier tu dors » :

« Bradford tu dors / Tes voitures vont trop vite

Bradford tu dors / Tes voitures vont trop fort ».


Finalement, la confrontation donne lieu à des violences, les militaires occupent la rue et menacent les manifestants ; parfois, ils chargent les attroupements avec leurs chevaux et vont même jusqu’à monter dans des cages d’escalier et des appartements pour poursuivre ceux qui leur lancent des objets par les fenêtres. Ainsi la répression est-elle considérable : 200 arrestations plus ou moins arbitraires, plus d’une centaine d’expulsions - sur-le-champ - d’ouvriers étrangers, une bonne centaine de sanctions disciplinaires contre les 321 soldats qui ne répondent pas à leur ordre de marche. Mais surtout la mise en accusation d’une quinzaine de prétendus meneurs, des peines de prison contre trois dirigeants de la Fédération ouvrière, dont une année pour l’anarchiste Louis Bertoni, et plus de 27 mois de prison et de privation des droits infligés manu militari à 17 réfractaires par le Tribunal militaire, dont 4 mois au secrétaire ouvrier Jean Sigg (qui avait déjà été condamnée en 1898 pour les mêmes raisons). Les déclarations des accusés sont alors significatives. « Vous devez comprendre, MM les Juges, que je ne pouvais me rendre à l’appel de la Compagnie de Position, étant donné que j’avais mon père et mon frère qui étaient grévistes comme moi, et j’ai été d’autant plus persuadé que je venais de commettre un acte humanitaire après avoir assisté aux brutalités de la troupe aux ponts de l’Île », s’exclame par exemple l’un d’eux.  Tandis qu’un autre déclare qu’il avait « à choisir entre deux devoirs : un qui [lui] était imposé par le Département militaire et l’autre par [sa] conscience de travailleur. [Il a alors] suivi ce dernier devoir, fruit de la réflexion et du sentiment qui nous pousse à s’entraider ». Il est vrai que les autorités avaient levé des troupes genevoises contre la population genevoise, une option qu’elles modifieraient en 1918 et 1932, avec les conséquences dramatiques que l’on sait en ce qui concerne la fusillade du 9 novembre.


Après trois jours de grève, la tension est à son comble et la Prison de Saint-Antoine archi-pleine. À la demande des tramelots, il est décidé de reprendre le travail dès le lundi même si tous les licenciés n’ont pas été réintégrés. Le bilan de la grève n’est pas franchement positif, mais il doit aussi être évalué à une échelle plus large. Au-delà de ces licenciements maintenus, la classe ouvrière genevoise a en effet fait l’expérience de son unité et a saisi une occasion de s’affirmer clairement à l’égard des milieux dominants, mais aussi de ces radicaux qui l’avaient tellement influencée jusque-là. Cet aspect, ce capital symbolique ainsi acquis, est loin d’être négligeable.


Poursuivons maintenant cette brève présentation en abordant les trois questions suivantes :

•    En quoi cette grève de 1902 est-elle significative de son époque ? En quoi symbolise-t-elle des aspects qui ont caractérisé ces premières années du XXe siècle ?

•    Quelles réflexions pour l’avenir le mouvement social d’aujourd’hui pourrait-il en tirer ?

•    Et enfin, pourquoi cette grève générale est-elle si peu rappelée à notre souvenir ?

 

1.    En quoi cette grève de 1902 est-elle significative de son époque ? En quoi symbolise-t-elle des aspects qui ont caractérisé ces premières années du XXe siècle ?


La grève de 1902 a eu lieu pendant cette période que l’on désigne généralement comme « la Belle-Époque ». Mais, évidemment, elle ne l’était pas pour tout le monde. Dans toute la Suisse, comme dans d’autres pays limitrophes, cette période a  surtout été une période d’intenses luttes de classes. Elle voit émerger, au sein des États-nation, un mouvement ouvrier organisé en fonction d’une trilogie, soit les syndicats luttant pour de meilleurs contrats de travail, les partis socialistes luttant pour une meilleure législation sociale et les coopératives permettant d’améliorer concrètement le quotidien. Mais ce mouvement ouvrier part pratiquement de rien, tout est à construire, et la bourgeoisie ne l’entend pas de cette oreille. Au cours de cette phase, que l’on pourrait faire courir, en ce qui concerne Genève, de 1892 à 1914, les conquêtes sociales restent maigres. Mais le plus important a probablement été de voir s’affirmer un mouvement ouvrier autonome. D’où l’importance symbolique de cette grève générale de 1902, la première d’une telle ampleur dans la région.


Quatre caractéristiques de cette grève ont ainsi une valeur significative pour toute cette période du tournant des XIXe et XXe siècles et permettent de montrer que son sens revêt une dimension qui va bien au-delà que les quelques journées de son déroulement :

•    premièrement, cette grève a constitué un moment exceptionnel d’unité et de solidarité de toutes les catégories de la population ouvrière, contrastant avec d’autres mouvements sectoriels, notamment du secteur du bâtiment (1896 avec l’Exposition nationale, 1898, 1903), qui sont restés plus isolés parce qu’ils concernaient majoritairement des immigrés et/ou parce qu’ils étaient menés par des organisations syndicales adeptes de l’action directe et en rupture avec le socialisme « gouvernemental » local ; il en est allé tout autrement, un an plus tard, avec une longue grève des maçons qui s’est terminée dans la défaite, par un départ collectif pour l’Italie ; l’exemple de 1902, avec ce soutien massif de la population locale, a donc montré tout ce qui était possible en la matière ;

•    par ailleurs, elle a symbolisé l’échec d’une politique de collaboration, soit d’une tentative d’intégration du mouvement ouvrier et socialiste dans les rouages d’un « État social » qui n’en était absolument pas un : le conseiller d’État Thiébaud s’est notamment cassé les dents dans cette grève, comme il le fera encore un an plus tard, et cela illustre bien les limites de la loi sur les conflits collectifs. En outre, quoi qu’on pense des résultats de cette intégration des organisations ouvrières dans le contexte d’aujourd’hui, il est indéniable qu’une telle intégration était prématurée en 1902, qu’elle ne pouvait pas avoir la moindre efficacité sans que le mouvement ouvrier se soit d’abord suffisamment affirmé dans la rue, sur les lieux de travail et dans les parlements.

•    autre élément symbolique, l’attitude des radicaux, c’est-à-dire de ces radicaux genevois qui faisaient alors encore alliance avec des socialistes qui étaient sortis de leurs rangs au moment de l’introduction du suffrage proportionnel pour le Grand Conseil, en 1892. ils ont eu en charge la fameuse « question sociale » ; et ils ont même soutenu la première grève des tramelots d’août 1902 ; mais pas la seconde de fin septembre pour la réintégration des licenciés ; et encore moins la grève générale d’octobre. En réalité, les radicaux genevois allaient bientôt adopter la même orientation que leurs collègues au niveau national : oublier leurs racines révolutionnaires (du point de vue de la révolution bourgeoise qui leur avait permis d’introduire la démocratie) et se rapprocher des milieux conservateurs pour renforcer la domination bourgeoise sur le pays et affronter ce mouvement ouvrier qui émergeait. Il n’est d’ailleurs pas anodin, puisque nous parlons de symboles, que l’année 1902 ait aussi été celle de la disparition d’un Georges Favon, personnalité qui avait beaucoup agi dans le sens de cette alliance avec les socialistes (dans une perspective certes sociale, mais qui n’avait strictement rien de révolutionnaire) ;

•    enfin, répétons-le, la violence de la répression, l’arrogance des autorités et le caractère provocateur de la mobilisation de l’armée doivent absolument être soulignés, et perçus dans toute leur signification, pour cette période de dures confrontations sociales au cours de laquelle le monde ouvrier avait encore tout à conquérir en termes de droits.

 

2.    Quelles réflexions pour l’avenir le mouvement social d’aujourd’hui pourrait-il tirer de l’histoire de cette grève générale ?


Nous devons au grand historien italien Arnaldo Momigliano l’idée de distinguer deux cas de figure quant à la manière de concevoir l’histoire : d’un côté, « l’histoire des antiquaires », qui cherche pour l’essentiel à orner le présent de l’exotisme du passé sans les relier l’un à l’autre, mais en protégeant la société des effets de la critique et de l’aspiration au changement par leur frileuse mise à distance ; de l’autre, « l’histoire des investigateurs », qui interroge vraiment le passé, la diversité et l’évolution des sociétés humaines à partir de questions que le présent leur inspire en nourrissant ainsi une indispensable fonction critique. De ce point de vue, et en adoptant bien sûr la seconde de ces postures, il nous est possible de réfléchir à la grève générale de 1902 en relation avec des faits actuels.


L’affirmation, à cette époque, d’un mouvement ouvrier international a bien sûr trouvé ses limites en août 1914, avec la solidarité entre les peuples désormais brisée et le vote des pouvoirs et crédits spéciaux liés à la guerre par la grande majorité des députés socialistes. Cependant, cette affirmation ouvrière du tournant des XIXe et XXe siècles, symbolisée ici par la grève de 1902, n’en reste pas moins significative quelle que soit la faiblesse de ses résultats immédiats. Certes, les milieux dominants de l’époque criaient déjà au loup et dénonçaient une influence étrangère (ce qu’ils feraient plus tard avec plus de force encore face au communisme). Mais ils étaient confrontés à une question grave, la question sociale. Or, comme l’a écrit avec pertinence l’un des fondateurs du socialisme genevois, Louis Héritier, en 1892, « il fallait bien que la question ouvrière, que la question sociale en un mot, s’imposât avec une effrayante évidence pour que ceux-mêmes qui, par instinct et tradition, ont l’habitude de juger comme subversif tout ce qui vient des classes populaires, avouassent la nécessité de faire quelque chose en leur faveur ».


De ce point de vue, la grève générale de 1902 a sans doute beaucoup de choses à nous dire sur la manière d’affronter, ou d’esquiver, ladite question sociale. Le projet de loi sur les conflits collectifs voulait faire arbitrer l’État pour éviter les grèves. Il était le résultat de la première participation socialiste minoritaire au Conseil d’État. Mais il ôtait de fait au monde ouvrier son droit d’expression et de lutte le plus fondamental, le droit de grève. D’où la passion des oppositions dont il a été l’objet. Or, aujourd’hui, à l’heure où une protection sociale encore très insuffisante est brutalement remise en cause, il n’est sans doute pas inutile de se remémorer la manière dont les ouvriers genevois ont su relever la tête pour se faire respecter. Même s’ils n’ont pas gagné dans l’immédiat, et malgré la profondeur de leurs divisions internes, leur lutte constitue un acquis pour la suite des confrontations sociales.


Autre élément de lien entre le passé et le présent, la population genevoise se plaignait des agissements d’une Compagnie de transports gérée dans le privé, à travers des capitaux et un administrateur-délégué américains. Cette grève de 1902 exprime indirectement l’exigence d’un service public de qualité dans un domaine particulièrement sensible. La mémoire de cette grève peut donc être mise en relation avec les luttes actuelles contre les privatisations et la voracité des marchés. Elle nous rappelle que ce problème n’est pas nouveau même s’il se pose désormais d’une manière particulièrement accrue.


Enfin, la question la plus essentielle reste celle de l’intégration du  mouvement ouvrier dans une société dominée par les milieux, et l’idéologie de la bourgeoisie. Et par-là aussi celle de la place réelle qui est laissée au monde ouvrier dans le cadre de la démocratie helvétique. À Genève, la grève du bâtiment de 1898 avait été l’occasion d’un violent réquisitoire du député au Grand Conseil Gustave Ador afin que l’on réprime sans pitié toute cette lie étrangère et anarchiste qui menaçait la société tout entière. Après l’assassinat de l’Impératrice Sissi, la Suisse a participé à Rome à une rencontre internationale pour la répression des anarchistes. Et la criminalisation du mouvement social lui a ainsi permis de discipliner le monde ouvrier. Ce qui préfigure en quelque sorte ce qui se passera plus tard, durant l’entre-deux-guerres et après, avec le double mouvement de l’intégration des uns (la Paix du Travail de 1937, l’entrée d’un socialiste au Conseil fédéral durant la Seconde Guerre mondiale) et de l’exclusion des autres (la surveillance et la criminalisation des communistes, les fiches politiques, la stigmatisation des étrangers, etc.).


On voit donc que tout événement historique peut à la fois être replacé dans le contexte de son époque et repensé sous l’angle de son évolution et de son développement ultérieur. Et de ce point de vue, la grève de 1902 a sans doute beaucoup de choses à nous dire.

 

3. Pourquoi cette grève générale est-elle si peu rappelée à notre souvenir ?


L’une des réponses à cette question a déjà été soulignée : cette époque de la première décennie du XXe siècle n’est pas l’objet d’une mémoire vive, biographique ou communicative, puisque tous ses acteurs ont désormais disparu. Le monde ouvrier et syndical genevois se souvient bien davantage des années trente, de la fusillade de 1932, de la solidarité avec l’Espagne, etc. Et les controverses historiques les plus vives, pour les mêmes raisons concernent la Seconde Guerre mondiale.


Toutefois, cet oubli est aussi le résultat d’un rapport difficile du monde ouvrier à sa propre histoire et à sa propre mémoire. Pour cette raison, des tonnes de documents originaux ont désormais disparu ; ils continuent de disparaître, même si des progrès importants ont été réalisés ces dernières années en termes d’archivage. La politique syndicale de formation néglige l’histoire et il n’existe pas, ni à Genève, ni en Suisse romande, un institut de recherche et de récolte d’archives qui émane du mouvement social et associatif. En d’autres termes, le mouvement ouvrier ne mène aucune politique active de construction et de valorisation de son histoire et de sa mémoire. Des structures comme l’Association pour l’Étude de l’Histoire du Mouvement ouvrier (AÉHMO) ou le Collège du Travail à Genève tentent modestement de limiter les dégâts, mais c’est encore insuffisant, faute de moyens.


En même temps, les milieux qui dominent la société parviennent sans difficulté à imposer dans l’espace public leurs « inventions de la tradition », c’est-à-dire des pratiques commémoratives ne célébrant pas des valeurs réellement démocratiques et servant plutôt l’« histoire des antiquaires ». En 1902, la grève et sa violence ont forcé les autorités à renvoyer le fastueux troisième centenaire de l’Escalade au mois de juin 1903. Mais cette époque est aussi celle au cours de laquelle la bourgeoisie genevoise a fixé ses pratiques commémoratives, et notamment cette célébration très problématique et hautement discutable de la Restauration du 31 décembre 1813. En effet, à Genève, la « fête nationale » du canton commémore de fait le retour au pouvoir de quelques familles patriciennes. Et cela dans l’indifférence générale, y compris de la gauche. Or, l’indépendance, ce n’est pas encore la démocratie. Et cette démocratie n’est pas si solide, aujourd’hui, que l’on puisse se passer d’un peu de réflexion critique sur les pratiques commémoratives. Interrogeons-nous donc aussi sur les oublis, sur les commémorations qui n’ont pas lieu : rien sur la naissance de la démocratie genevoise par le biais de la Révolution radicale du milieu du XIXe siècle, une reconnaissance officielle bien discrète, et une commémoration qui ne concerne pas l’ensemble de la population, mais seulement ceux qui se réclament des victimes, pour la fusillade du 9 novembre 1932, etc. Il vaudrait donc toujours la peine, face à une commémoration, de se demander quelles valeurs elle célèbre ; mais aussi ce qu’elle occulte.

 

Charles Heimberg, Maison Tavel, le 25 avril 2010

Bibliographie sommaire en français

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Michel Caillat & al. (éd.), Histoire(s) de l’anticommunisme en Suisse, Zurich, Chronos, 2009.

Claude Cantini, « La grève générale de 1918 dans son contexte économique et social », in Pour une histoire sociale et antifasciste. Contributions d’un autodidacte, Lausanne, Éditions d’en bas, 1999, pages 104-140, paru à l’origine dans Les Services publics, n°36-43, septembre-octobre 1968.

Willi Gautschi, Der Landesstreik 1918, 3e édition, avec une post-face d’Hans Ulrich Jost [publiée en français dans À tire d’ailes, contributions d’Hans Ulrich Jost à une histoire critique de la Suisse, Lausanne, Antipodes, 2005], Zurich, Chronos Verlag, 1988 (1968) ; avec un 2e volume : Dokumente.

Des grèves en Suisse : quelque chose a changé, Berne, Union syndicale suisse, 2000.

Groupe de travail pour l’histoire du mouvement ouvrier, Le Mouvement ouvrier suisse. Documents de 1800 à nos jours, Genève, Éditions Adversaires, 1978 (2e édition).

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Karl Lang & al. (dir.), Solidarité, débats, mouvement. Cent ans de Parti socialiste suisse. 1888-1988, Lausanne, Éditions d’en bas, 1988.

Un siècle d’Union Syndicale Suisse. 1880-1980, Fribourg, Office du Livre et Union syndicale suisse, 1980.

Brigitte Studer & François Vallotton (dir.), His¬toire sociale et mouvement ouvrier. Un bilan historiographique 1848-1998, Lausanne et Zu¬rich, Éditions d’en bas et Chronos Ver¬lag, 1997.

Marc Vuilleumier (dir.). La Grève générale de 1918 en Suisse, Genève Éditions Grounauer, 1977.

Les 80 ans de la grève générale, Conférence du 16 décembre 1998, Lausanne, Parti socialiste lausannois, 1999.

 
 

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