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Justice sociale, justice de classe ?

aehmo_26Le dessin de Maurice Radiguet reproduit sur la couverture illustre l’usage cynique de la justice pour procéder à l’assassinat «légal» du pédagogue Francisco Ferrer en 1909. Notre association avait marqué l’an passé le centenaire de sa mort et nous publions à la fin de notre dossier les exposés de Mari Carmen Rodriguez et de Frédéric Molle prononcés alors au Théâtre Saint-Gervais.

La Suisse a connu également de nombreux procès de classe, notamment lors de grèves réprimées par l’envoi systématique de l’armée. L’article de Clément Bailat traite du sort réservé aux réfractaires qui ont privilégiés leur conscience prolétaire à l’obligation qui leur était faite de défendre l’ordre bourgeois à Genève, en 1901. La contribution de Claude Cantini sur la grève des cigarières d’Orbe, en 1907, montre comment le patron de l’entreprise et le préfet d’Yverdon ont organisé le déploiement de soldats pour empêcher les ouvrières de se doter d’un syndicat. Un ouvrier de nationalité italienne est d’ailleurs condamné par un tribunal de police, puis expulsé, pour avoir menacé la troupe.

La phobie de l’anarchisme est une autre peur récurrente de la bourgeoisie d’avant 1914, comme le précisent Pablo Cruchon et Guillaume Lefebre en analysant les mutiples poursuites faites à Luigi Bertoni, le rédacteur en chef du journal Le Réveil. Après la guerre, c’est le communisme qui joue le rôle du spectre, l’angoisse du bolchévisme selon la lancinante litanie de la presse de droite. Ainsi Pierre Jeanneret raconte comment le chef socialiste lausannois, Maurice Jeanneret, est considéré comme un allié du complot prétendument révolutionnaire qui aurait nécessité la fusillade de Genève de 1932 : après un procès inquisitoire il est envoyé au cachot pour 4 mois, lui qui a utilisé le terme de panosse pour qualifier le drapeau fédéral sanguinolent de sang innocent. En 1938, l’un des procès évoqués par le texte de Michel Busch se conclut par un échec pour le tribunal militaire, qui doit acquitter la direction du Parti communiste accusée d’avoir mobilisé des suisses pour secourir l’Espagne républicaine. Le pays et une partie de la presse s’opposent encore à des procédures trop caricaturales de ce qui se fait alors dans les régimes totalitaires ! De même, l’avocat tessinois Francesco Borella dont l’article de Francesca Mariani Arcobello traite de la carrière, préfère s‘inscrire au parti socialiste malgré sa tradition libérale, à cause de son combat contre le fascisme. La guerre venue, l’interdiction du parti communiste décidée, le parti socialiste est espionné par la police : le texte d’Ignace Cuttat analyse cette surveillance à Genève, à propos du 1er Mai, et comment elle s’infléchit à la fin du conflit quand l’URSS apparaît comme un des vainqueurs probables et qu’il faudra que la Confédération la reconnaisse diplomatiquement.

 

Les procès de classe peuvent parfois déboucher sur des procès de justice sociale. C’est ce que montre le texte de Alexandre Elsig, consacré au procès intenté contre la Ligue d’Action à Genève dans les années trente. Poursuivis pour viol de la propriété et atteinte au travail d’autrui, les maçons qui avaient interrompu les travaux d’un chantier un samedi après-midi, ont été libérés par un jury populaire, ce qui obligea l’Etat à faire respecter une convention entre le patronat du bâtiment et la FOBB. C’est bien du rapport étroit entre les deux justices invoquées dans le titre de notre dossier, que s’entretiennent Charles Heimberg et Nils de Dardel dans leur article, et l’avocat genevois met en garde le lecteur contre les nouvelles méthodes des milieux néolibéraux pour vider de leur sens les conventions collectives ou les lois sociales de leurs droits. Bonne lecture


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